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‘Haye Sara : corps et âme

il y a 10 minutes
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Sarah enseignait aux femmes. Cette paracha leur est dédiée. Pour la tradition ésotérique, c’est la femme – l’épouse – qui permet à l’homme d’accéder aux niveaux supérieurs de sa construction spirituelle. Comment ? Lors de la première union entre les époux, la femme reçoit en elle l’âme de son ben zoug, la partie masculine de son couple, c’est-à-dire l’inconscient de son mari. Elle accède ainsi aux “forces cachées de l’âme” de celui-ci et peut donc l’aider dans ses conflits psychologiques. Unie à lui dans son intériorité la plus profonde, elle (qui est Bina) lui insuffle une volonté. Elle transmet à son époux (qui lui, est ‘Ho’hma) la détermination qui peut lui faire éventuellement défaut, en le rendant à sa volonté profonde, à son essence divine, enfouie dans son inconscient. La femme désormais unie à son époux accède à son inconscient bien mieux qu’il n’y parviendrait lui-même. C’est pour cela que la sagesse juive dira que tout ce que te suggèrera “la voix de Sarah”, la voix de ton épouse, écoute-la car elle te connaît mieux que toi-même !


Le thème d’une paracha est entièrement contenu dans son nom, défini lui-même par le premier verset de la section. Ici, bien que cette paracha commence par l’annonce du décès de Sarah, nous parlerons de ‘Haye Sara, les vies de Sarah et non de sa mort. De “ses vies” puisqu’en hébreu, “vie” est toujours un pluriel – parce que la vie n’est jamais linéaire et qu’elle ne se résume pas non plus à une seule existence terrestre.


On nous fait ici le récit de l’enterrement de Sarah puis de la recherche d’une épouse pour sa descendance, de l’union de son fils Yitz’hak avec Rivka et enfin de la mort d’Abraham et de son enterrement dans le même caveau que celui de son épouse. Pourquoi parle-t-on, non de la mort de Sarah, mais de ses vies ? Parce que pour le Zohar, Sarah est encore aujourd’hui vivante.


“Elle ne perdit pas un seul jour de son existence et toutes ses années furent bien remplies et heureuses”. Cela signifie qu’elle entra “vivante” au Gan Eden, “avec tous ses jours”. On veut dire ici que Sarah vécut chaque instant de ses cent vingt-sept années sur terre aussi intensément qu’il se peut. C’est cette intensité dans le présent, sa “présence” dans l’instant, sa pleine conscience de chaque moment de son existence dirait-on aujourd’hui, qui font dire à nos Sages que Sarah accède à l’éternité “de son vivant”.


Pour la Tradition, la femme possède un état d’être (auquel l’homme n’aurait pas naturellement accès) qui lui permet d’être en même temps dans le spirituel et dans le matériel. Sans que cela soit vécu comme un conflit intérieur, la femme peut vivre une élévation de l’âme à travers les gestes du quotidien, inscrits dans la matérialité brute de la vie. Mieux, ce n’est pas autrement que par la matière, par l’existence terrestre, que nous pouvons accéder à la transcendance. C’est précisément cela, le Projet divin : faire à D.ieu une “résidence ici-bas” : dira ba ta’htonim.


Nous apprenons donc que c’est par le corps, par l’interaction avec la matérialité que nous permet le corps, que nous pouvons accéder à l’Essence divine. Le corps est inscrit dans l’instant présent – un éternel présent – même s’il se transforme à chaque instant. Malgré le renouvellement permanent des cellules, malgré le vieillissement inéluctable, le corps vit ici et maintenant, il ne se projette ni dans le passé ni dans le futur – capacités réservées à l’esprit. C’est cette éternité de l’instant présent qui, pour la Cabale, le rend immortel.


L’âme et le corps de Sarah étaient en parfait accord. Ainsi Sarah est immortelle, car son corps est immortel, puisqu’elle l’a rendu éternel en le rendant vivant à chaque instant. Ce serait cela, le sens de l’éternité, le guilouï atsmout, le “dévoilement de l’essence de l’être”. De là, nous apprenons que l’on peut réaliser un tikoun en vivant chaque instant intensément dans sa simple matérialité, pour peu que notre âme animale soit en accord avec notre âme divine, en cohérence cardiaque diraient les neurologues ! Dans l’harmonie cœur-cerveau, dans l’évidence de la relation alignée entre les pensées, le cortex, le rationnel d’une part et le cerveau limbique, nos émotions d’autre part. In the flow…


On apprend aussi que Sarah sera la seule à réaliser le tikoun d’Adam ha Richon, de parvenir à réparer la faute originelle (que nous avons vue à la paracha Berechit). Le Zohar enseigne que Sarah est le guilgoul, la réincarnation du nefech, le premier niveau d’âme d’Ève. En quoi a consisté cette épreuve réussie ? Sarah a été capable de rester joyeuse dans toutes les difficultés de son existence ! On dirait aujourd’hui qu’elle a su accepter sans amertume les épreuves de l’adversité. Toute de Bina (sefira liée au vin), elle sut demeurer heureuse et ne jamais sombrer dans l’acrimonie. En d’autres termes, Sarah sut avoir “le vin joyeux” : elle a été capable d’apprécier chaque instant de sa vie. Elle est en cela un modèle pour chacun de nous.


Sarah nous enseigne également que le corps est aussi important que l’âme. Il est le réceptacle de la Lumière divine, le keli de l’âme. L’âme n’est rien sans un corps pour l’enraciner dans la vie. Et lorsqu’ils sont mal accordés, corps et âme ne peuvent agir en ce monde correctement. Sarah fusionnait corps et âme, tandis que l’âme d’Abraham quittait fréquemment son corps pour retourner à sa source dans les mondes divins.


Tout comme Sarah, on dit d’Abraham qu’il entra dans le Gan Eden avec “tous ses jours” vé Abraham zaken ba bayamim, Abraham [était] vieux, [avancé] dans ses jours. Cette formulation biblique signifie que tous les jours de sa vie ont été des jours de complète réalisation, d’accomplissement. Abraham n’a pas perdu une seule de ses journées. C’est un enseignement que l’on peut s’approprier ! Faire de chaque jour une journée “pleine”, remplie, utile, belle, qui a du sens. Il faut pour cela chaque jour de nouveaux projets, de nouvelles idées, une énergie renouvelée ! Mais nous ne sommes pas comme nos patriarches et nos matriarches. Si certains jours, nous sommes dans le Tohou, que rien ne fonctionne correctement, que l’on perd du temps et des affaires, que nous n’arrivons pas à grand-chose, c’est la condition humaine normale. Inutile de s’inquiéter. Le lendemain sera un jour meilleur.


Si Abraham est considéré comme “l’âme” du peuple juif, Sarah en est symboliquement le “corps”. Abraham, être divin, machpya [personne influente] magnifique, transmettait avec une puissance immense les messages divins. On dit que l’on voyait son âme aussi bien que l’on pouvait voir son corps. L’âme ainsi mise à nu peut nous renvoyer à notre propre source dans les mondes divins. C’est en cela qu’Abraham avait le pouvoir de transmettre si parfaitement ses enseignements, avoir autant d’élèves et convaincre autant de polythéistes à devenir monothéistes en acceptant l’idée d’un Créateur unique.


Abraham était un être extraordinaire, entièrement de ‘Hessed, qui ne laissait donc que peu d’espace autour de lui. Son fils, Yitz’hak ne put trouver sa place que dans la Gvoura, l’opposé du ‘Hessed. En effet, lorsque notre mida est trop marquée (trop de Gvoura ou trop de ‘Hessed, par exemple), des épreuves nous arrivent de “l’Autre Côté”, c’est-à-dire des Forces du Mal, pour nous apprendre à nous tempérer et nous offrir la possibilité de nous ré-équilibrer. Car la mesure en toute chose, l’équilibre des sentiments, la voie du milieu est ce que nous devons rechercher pour être heureux et accompli.


Il se trouve que Yitz’hak vivait depuis sa naissance un désaccord intime profond : il était doté d’un corps masculin – qui ressemblait d’ailleurs à celui de son père Abraham – mais il possédait une âme également masculine, une âme machpya qui ne pouvait que donner et jamais recevoir, une âme gvoura. Sa mère, Sarah avait en effet interrompu la bénédiction des anges en riant pendant l’annonce de sa future grossesse, alors qu’elle était déjà une très vieille femme.


Isaac voyait ainsi s’épancher toute son énergie vitale, à ce point qu’à l’âge de trente-sept ans, il mourut d’avoir tout donné de lui-même. À l’approche de ses quarante ans, l’homme doit pouvoir en effet fusionner avec la conscience, avec le Da’at de son père, combiner en lui ‘Ho’hma et Bina de manière équilibrée, atteindre ainsi le Da’at de son maître. Pour pallier sa situation déséquilibrée et périlleuse, Abraham son père, lui demande de faire l’acte symbolique de se relier – c’est la fameuse ligature d’Isaac – de s’attacher corps et âme ensemble, en mettant les téfilines [les phylactères]. Mais Yitz’hak n’a plus la force de créer cet attachement. Il a besoin d’une âme qui puisse fusionner avec son corps. Bien qu’il n’ait pas été sacrifié sur l’autel, la Tradition dit qu’il “mourra” trois années, c’est-à-dire qu’il séjournera trois ans dans son Gan Eden pour y acquérir une nouvelle âme, féminine cette fois, qui viendra compléter son corps masculin.


Trois années qui permettront parallèlement à Rivka, sa future épouse, de naître. Car son âme-sœur ne pouvait apparaître dans ce monde tant que son corps et son âme n’étaient pas accordés.


Cette situation est rare, mais l’âme-sœur véritable, le zivoug amiti, peut malheureusement ne pas être de ce monde. Quoi qu’il en soit, il faut la chercher assidûment et il est recommandé d’identifier l’être qui nous apparaîtra comme une évidence.


Pour en revenir à Abraham et Sarah, le premier couple de nos patriarches et matriarches, on peut dire qu’Abraham, en s’attachant au corps de Sarah, en achetant son caveau son pesant de shekels d’argent, a réussi, entre autres missions, celle de réintroduire le plaisir divin dans le monde matériel, le plaisir de trouver D.ieu dans les gestes du quotidien, de réinjecter du désir dans les choses terrestres. Il a, disent les Maîtres, opéré le Tohou. Tout ceci préfigure le futur service du Temple. Car, dans ce monde-ci, c’est par le corps que l’on accède à l’essence de D.ieu, en agissant dans ce monde.


En insistant pour acheter au prix fort un digne lieu de sépulture pour son épouse Sarah, Abraham voulait enraciner l’idée que l’âme est immortelle et que le corps ressuscitera – d’où la nécessité d’acquérir une concession où la dépouille mortelle reposera jusqu’à la Résurrection des morts. Il faut admettre à ce stade que le corps est tout aussi important que l’âme. Le corps est un “vêtement” sur l’essence de D.ieu qui nous habite.


La mort n’est qu’une séparation des quatre éléments qui constituent le corps – poussière, eau, air, feu. Au jour de la mort, corps et âme rendent des comptes avant d’être séparés. Le corps retourne à la poussière, à l’endroit d’où il a été pris et l’âme revient devant le Saint béni soit-Il, à l’endroit qui lui est réservé en fonction des actions accomplies ici-bas. Des Gan Eden, il y en a plusieurs. Mais on retiendra pour le moment le principal : le Gan Eden est intérieur. C’est nous-même. Il nous définit.


D’exil en exil, de guilgoul en guilgoul, deux possibilités s’offrent à nous pour réparer nos blessures à l’âme : élever nos sentiments à chaque réincarnation en faisant une introspection psychologique profonde et un travail sincère d’amélioration de notre comportement ou, comme le Baal Chem Tov l’a expérimenté et recommandé, vivre intensément chaque instant du moment présent, dans l’immédiateté joyeuse du corps et célébrer la vie !


Ce texte est extrait du chapitre ‘Haye Sara : corps et âme de Une Année avec la Cabale : Secrets de l’Âme et du Temps, 480 pages, relié (couverture dure), 30€


Illustration : Odilon Redon – Profil de femme avec vase de fleurs, c. 1895-1905

 
 
 

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