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Noa'h : de l'ordre dans nos pulsions animales

il y a 1 jour
7 min de lecture

La paracha Noa'h couvre mille années et nous conduit de Noé à Abraham ; elle est donc structurante pour l'humanité entière. On évoque dans cette section deux constructions monumentales réalisées par l'homme par rapport à D.ieu : l'Arche de Noé et la Tour de Babel. Ces deux constructions ont des points communs mais elles sont surtout divergentes dans leurs objectifs :


✴ C'est de D.ieu que Noé reçoit l'injonction de construire une teva, une arche pour recueillir ce qui doit survivre de Sa création après le Déluge, en même temps qu'il reçoit la prophétie de la fin de ce monde. À l'opposé, la Tour de Babel est un projet initié par l'homme et dirigé contre D.ieu ;


✴ Il est question d'individus puissants dans ces deux constructions : Noé est considéré comme le Juste de sa génération et désigné à ce titre par D.ieu comme le chef de projet de l'Arche ; tandis que Nimrod, l'instigateur du projet de la Tour, s'autoproclame chef de la Cité et roi de l'humanité ;


✴ Les deux constructions se situent dans un alignement chronologique : l'Arche est d'abord construite, la Tour ensuite, après plusieurs longues générations. Si la Tradition rapporte qu'il a fallu cent ans pour construire l'Arche, la paracha Noa'h couvre en tout dix siècles de l'histoire humaine. À cette époque reculée, les hommes vivaient longtemps (Noé a vécu neuf-cent-cinquante ans) ;


✴ Le premier projet de construction – l'Arche – est un succès qui se réalise dans l'alliance entre l'humanité future et D.ieu ; le second – la Tour – est une tentative d'une humanité de nouveau dévoyée, tentative qui échoue et se solde par la perte de l'unité de langage et la dispersion des peuples sur toute la surface de la terre ;


✴ Dans les deux cas, il est question de volonté (divine) et des désirs (humains). Ceci est l'apport ésotérique dont traite la Cabale et que nous allons explorer.


Revenons pour commencer sur la cause du Déluge. La Tradition explique que l'humanité était plongée dans le Tohou. Les hommes étaient quasiment dépourvus de libre-arbitre, envahis qu'ils étaient de l'impériosité de leurs désirs. Seules leur importaient leur quête permanente de plaisirs et la puissance de leurs outils pour créer – comme D.ieu et en utilisant Son langage – tout ce qu'ils pouvaient désirer pour satisfaire leur convoitise. À ce stade de l'enfance du monde, D.ieu était connu des hommes. Il n'était pas une abstraction mais une réalité tangible de chaque instant. Il est dit par exemple que Noé connaissait Adam ha Richon. Les outils de D.ieu – Son langage créateur – étaient tout aussi connus des êtres humains. Des générations d'hommes dans une toute-puissance quasi-divine, mais dans l'incapacité de gérer leurs pulsions et manipulant à leurs fins le lachon ha kodech [la langue sainte, l'hébreu] pour vivre des vies de plaisir en dehors de toute moralité, voilà ce qu'ils étaient. Ces "géants" en toutes choses fabriquaient ainsi ex nihilo des créatures, vivaient de longues existences de luxure – une épouse pour la reproduction et une femme pour le plaisir – et n'hésitaient pas à recourir à la violence pour obtenir ce qui leur résistait. Les émotions nées de ces désirs étaient essentiellement négatives : trop de désir, aucune structuration de l'élan vital. C'est à ce chaos que D.ieu voulut mettre fin.


Il confia alors à Noé la tâche de construire une structure très particulière : flottante, hermétique, étagée et cloisonnée. Une structure suffisamment solide et étanche pour résister à la puissance des éléments naturels déchaînés à l'extérieur (la pluie et les flots au-dehors) et au travail de "décantation" intérieur. "Tu l'enduiras en dedans et en dehors de goudron" (Genèse 6.14). Doivent y être accueillis et rangés, en bon ordre et par paire, tous les animaux de la Création. Tout en haut, les hommes, en-dessous les bêtes, au-dessous d'eux, les déchets. L'ordre est donné par D.ieu de respecter une abstinence complète – pour les couples humains autant qu'animaux – durant tout leur séjour dans l'Arche.


Dehors, les éléments font rage. Des eaux brûlantes et sulfureuses détruisent tout et recouvrent la terre, tuant toute vie. Pour D.ieu, la mort n'existe pas, l'âme est immortelle ; mourir n'est qu'un changement de support matériel à l'âme. Et même les quatre éléments combinés qui forment un corps de chair (poussière, eau, air, feu), séparés, purifiés et recomposés peuvent rendre, en quelque sorte, le corps aussi immortel que l'âme. Au-dehors, la terre est purifiée ; au-dedans de l'Arche, les choses sont organisées, pacifiées et structurées, le tout, au cours d'un processus qui dure une année entière.


Nous le comprenons maintenant : les "bêtes" représentent les pulsions dont on dit qu'elles sont animales, le désir, l'élan vital, l'ego de notre Tohou intérieur. L'Arche peut donc être comprise comme une métaphore. Celle d'une pensée, correctement structurée (les étages de l'Arche sont affectés à des fonctions particulières) où les animaux (les désirs dans leur vitalité brute) trouvent leur place harmonieusement, tiennent leur rôle de moteur à l'action mais ne débordent pas l'homme. La Torah nous enseigne tout au long des cinq Livres comment "sacrifier" notre part animale en offrant sur l'autel du Service divin des animaux qui nous représentent, selon des rituels précis visant à encadrer scrupuleusement cette violence, à nous civiliser.


Ce que Noé a apporté à l'humanité est essentiel à ce stade de son développement : l'apaisement des sens. Il a symboliquement proposé aux hommes de construire des "réceptacles" capables de recevoir un message. Il a construit les kelim d'une humanité renouvelée : une nouvelle façon de penser, un nouveau langage, une nouvelle attitude dans l'existence, de nouveaux modes de comportement. La Hassidout nomme la paracha Noa'h "la force de l'apaisement", celle de la pacification des sens. Si Noé n'a pas fait faire techouva à sa génération, du moins en a-t-il sauvé les âmes. Il a enseigné à sa génération les modalités pour trouver l'équilibre, structurer la psyché, canaliser les désirs, calmer la recherche de plaisirs. C'est la fonction de l'Arche, son œuvre civilisatrice : la construction des "réceptacles" du message divin pour les hommes, afin que l'humanité sorte de son enfance et entre dans sa maturité. L'Arche est une structure symbolique visant à préserver ou à retrouver l'harmonie.


Au sortir de l'Arche, les choses rentrent dans l'ordre : les animaux s'engagent à s'unir désormais selon leur espèce. Et D.ieu assure que dorénavant, plus rien ne viendra suspendre le cours naturel des choses. La terre s'apaisant, les cycles du jour et des saisons perdureront. L'Alliance est scellée par l'arc-en-ciel, composé de toutes les couleurs harmonisées des sentiments divins, l'équilibre des sefirot.


L'enseignement à retenir ici c'est que l'homme – chacun d'entre nous – a la possibilité de construire son "arche" : structurer ses connaissances, ordonner ses expériences, élaborer sa vie psychique afin de canaliser son animalité et pouvoir, à partir de là, recevoir l'influx divin pour participer, grâce à son individualité ordonnée, au Projet divin pour l'humanité. C'est cela être homme dans la pensée juive. Mais aujourd'hui, la situation est inversée : nous avons construit les réceptacles mais la Lumière divine, la Elokout, est voilée.


Dans la tourmente de l'adversité, entre et réfugie-toi dans ton arche, reviens à la structure des choses : pense correctement et prie aux sources. Ressourcé, sors de cette teva pour affronter l'adversité avec les bonnes dispositions : les bonnes pensées, la bonne vision.


Quand il sort de l'Arche, Noé a en tête d'engager l'humanité sur de bonnes bases en réparant la faute d'Adam. Selon cette tradition, le fruit qu'Adam a consommé — et qui a fait chuter l'humanité — est le raisin. Il plante donc une vigne, récolte et boit de sa production, en espérant contrôler son comportement et donc faire mieux que son ancêtre. Mais Noé échoue. Il passe du vin qui rend joyeux au vin qui rend soûl. Il "s'enivra et se mit à nu au milieu de sa tente" (Genèse 9.21). La Torah fait le récit des différentes réactions des fils de Noé face à la déchéance de leur père, ce qui aura des conséquences déterminantes sur les générations suivantes et sur leur rôle dans l'histoire.


Par une lecture programmatique de cet événement, on peut apprendre que lorsque l'on voit "la nudité" de son père, c'est-à-dire lorsqu'on constate ses faiblesses, ses erreurs et ses échecs, on peut choisir, comme son fils 'Ham de laisser le père symboliquement "nu", de le juger, de le critiquer devant tout le monde. On peut, à l'inverse, comme ses deux fils Chem et Japhet qui, ensemble, mais selon des modalités qui leur sont propres, décident de "couvrir" cette intimité de leur père, choisissent de ne voir et de n'évoquer que le bon côté que ce père a apporté dans leurs vies, de taire (de "couvrir") ce qu'il n'a pas réussi à réaliser. Par son choix dégradant, 'Ham sera placé dans la dépendance de ses frères, lorsque ceux-ci seront bénis d'une descendance civilisatrice imposante.


Cet épisode nous engage à reconsidérer nos acquis – la famille où nous sommes nés, les parents que nous avons, notre corps, nos moyens – et à choisir d'en faire une bénédiction pour soi et pour le monde. C'est un enseignement central de la Hassidout : en choisissant de voir les choses positivement et en ne critiquant pas notre prochain – à commencer par notre propre "père" – on se choisit et on modifie ainsi le cours des événements.


Ce récit de l'échec de Noé et des réactions de ses fils est la première mention du libre-arbitre dans la Torah. Il se situe entre les deux récits de construction, entre l'Arche de Noé et la Tour de Babel, entre structuration et défiance. En effet, des générations après le Déluge, le désir de toute-puissance s'empare de nouveau de l'humanité qui s'unit dans le Projet de contrer la possibilité pour D.ieu de détruire de nouveau Sa création. Les hommes croient pouvoir construire une tour qui contiendrait la Volonté divine et la réduire à l'impuissance en la circonscrivant dans son entier.


Le but des hommes de cette génération est de restaurer une existence de plaisirs infinis, libérés cette fois du joug de D.ieu. Mais leur projet est contré, les moyens (le langage) confisqués, l'humanité "dispersée", c'est-à-dire désunie. Chacun devra désormais faire le travail pour lui-même de construire sa psyché dans l'équilibre, de contenir ses désirs et de participer au Projet divin d'une humanité mature dans la gestion de ses pulsions animales.


Plusieurs générations après, Abram devenu Abraham construit ses propres kelim pour canaliser son immense intellect, quitter les mondes divins, comme le dit la Cabale, et aller à la rencontre des hommes. Il diffusera son enseignement, répandra son message et entamera un travail qui prendra deux mille ans : 'avodat ha birourim, un travail de "clarification". Ceci consiste à libérer et à "élever" les nitsotsot, les étincelles de Lumière divine prisonnières de la matière depuis la Création du monde. Cette action mènera Abraham partout en Erets Canaan et dans le désert. Il préparera ainsi l'installation et la survie des Hébreux en Erets Israël, sur une Terre de kedoucha, de sainteté.


Ce texte est extrait du chapitre Noa'h : de l'ordre dans nos pulsions animales de "Une Année avec la Cabale : Secrets de l'Âme et du Temps"


Illustration : Arche de Noé, fresque (détail), début du XIIe siècle

 
 
 

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