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Vayera : manger, c'est apprendre

il y a 5 jours
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Cette quatrième paracha du Livre Berechit est riche en événements majeurs : destruction de Sodome, naissance et éloignement d'Ichm'aël, naissance et ligature d'Isaac, serment de Beer-Chev'a avec Avimele'h, naissance de Rivka. Nous n'évoquerons ici que l'enseignement ésotérique qui concerne le récit de la visite des trois messagers dans la tente d'Abraham, au tout début de la paracha et le repas que celui-ci ordonna et leur servit.


Et tout d'abord, qui sont ces trois visiteurs que la Torah nomme "des hommes" quand ils sont en présence d'Abraham et "des anges" quand ils sont auprès de son neveu, Loth ? Il s'agit de :


✴ Raphaël, qui incarne la capacité de guérison (Refoua), venu aider Abraham à guérir, affaibli au troisième jour de sa circoncision ;


✴ Michaël ('Hessed, bonté) venu annoncer au couple quasi centenaire qu'ils procréeront bientôt pour la première fois ;


✴ Gabriel (Gvoura, rigueur, jugement), venu annoncer à Abraham — à qui cette terre est destinée — la destruction de Sodome.


Il faut savoir que la tradition ésotérique juive compte toutes sortes d'anges, aux missions chaque fois uniques, avec lesquels nos Sages et nos Prophètes ont conversé. Ceux qui nous concernent ici, des mala'him, sont des "envoyés", des messagers. Leur mission précise : annoncer de bonnes ou de mauvaises nouvelles. Et c'est autour d'un repas préparé par Sarah et servi par Abraham que les informations seront transmises.


Dans la tradition hassidique, cette paracha est résumée dans l'expression coa'h ha a'hila la force de manger, qui signifie "intégrer en moi quelque chose qui vient de l'extérieur et m'en nourrir, matériellement et spirituellement". On comprendra d'autant mieux cette idée par cette autre notion : aucune bénédiction, aucune "bonne parole" sur l'avenir, aucun vœu ne peut se faire sans une chose à manger, sans se'oudat mitsva un repas comme soutien, comme aide à la bénédiction. En effet, D.ieu a créé le monde ex nihilo et l'univers s'inscrit désormais dans les limites de la matière.


Le Créateur ne souhaite pas suspendre les lois de la matière et opérer des miracles – qui sont une suspension de ces lois. C'est pourquoi la bénédiction divine, que nous appelons de nos vœux et de nos prières, doit s'appuyer sur la matière. C'était le rôle des Pains de Proposition présentés de semaine en semaine au Temple. Ces pains faisaient le lien entre la matière et le Divin ; ils étaient source de bénédiction, relayaient l'influx divin.


C'est la raison pour laquelle un repas vient toujours sceller une bénédiction. Repas de noces, se'ouda pour une Brit mila ou une bar mitsva ou, très symboliquement, un pain et un œuf pour établir un erouv [ceinture réunissant des territoires disjoints pour en faire un domaine privé] dans un quartier d'habitations. Ici, Abraham accueille des étrangers, certes, honore en les nourrissant des visiteurs prestigieux mais on peut imaginer qu'il présente une se'ouda pour les bénédictions de Raphaël pour sa guérison et de Michaël pour sa fertilité.


Si l'on reprend le fil, on constate une progression depuis le début :


Berechit : apparition de la conscience humaine individuelle


Noa'h : canalisation des pulsions et structuration de la psyché


Le'h Le'ha : tu es "construit", désormais tu peux quitter la matrice dont tu es issu, prendre de la distance avec les conditionnements familiaux et culturels, affiner ta personnalité, t'inventer et aller vers ton destin, vers les autres ;


Vayera ["Il se révéla"] : élève-toi désormais par ce que tu reçois de l'extérieur, ta "nourriture", les enseignements que tu reçois et que tu donnes.


La Cabale dit "Fais entrer le makif, ce qui t'environne, l'inconscient, les forces cachées de l'âme, dans le pnimi, dans l'intériorité des choses". La nourriture est dans les makifim. Mais il faut choisir ce que l'on intègre car le makif agit sur nous à notre insu. C'est d'ailleurs pur exercice de notre liberté que de sélectionner ce que l'on ingère, distinguer dans la totalité des nourritures disponibles ce qui nourrira notre corps, notre esprit et notre âme puisque ce sont bien ces trois niveaux qui sont concernés par l'alimentation.


En préférant certains aliments à d'autres, on élit également la "source" de cet aliment, le monde divin auquel il se rattache. On choisit donc ce à quoi nous voulons ressembler, d'être nourri par ce qui nous est adapté physiquement, intellectuellement et spirituellement. Car il est dit que la nourriture vient du Monde du Tohou. Les aliments sont en quelque sorte les "débris" des réceptacles du Monde du Tohou, un monde divin bien plus élevé que le monde dans lequel nous vivons, 'Olam ha 'Assya, le Monde de l'Action. L'être juif doit aller chercher sa nourriture dans le Monde d'Atsilout s'il veut maintenir son intégrité spirituelle et atteindre son niveau maximum d'énergie vitale.


Pour la Hassidout, si la nourriture nous procure de la vitalité, c'est justement parce qu'elle provient d'un monde supérieur à celui de l'origine de l'homme. Comme si l'homme ne pouvait se maintenir qu'en intégrant dans son corps un élément extérieur supérieur à ce qu'il est lui-même.


Manger, pour un homme, implique un "travail" : s'élever grâce à la nourriture en intégrant ces éléments du Monde du Tohou et, par un juste retour des choses, élever la matière en la mangeant. L'homme a ainsi cette faculté – que n'ont pas les anges – de recevoir des influences des mondes supérieurs et de s'élever par là même.


Or donc manger, ce serait intégrer en soi une partie d'un autre monde, extérieur à soi. L'ingérer, le faire sien, c'est symboliquement le faire entrer en soi, donc le connaître. Et connaître c'est comprendre, le commencement de tout apprentissage. "Manger" équivaut donc à "apprendre", intégrer un enseignement, dans sa profondeur, un enseignement qui nous transforme. La force de "manger" c'est la force d'apprendre et donc de s'élever intellectuellement, moralement et spirituellement.


Mais ces anges, pouvaient-ils seulement manger ? Les anges ne mangent pas, tout le monde sait cela ! Alors pourquoi Abraham qui sait parfaitement bien à quels hôtes prestigieux il a à faire leur sert-il un repas ? Nos Sages débattent de la question. Pour Rachi, les anges firent semblant, respectueusement, afin de ne pas s'écarter des coutumes locales. On retrouve ici toute la délicatesse des sentiments de notre Torah dans les fondements de sa moralité, le Moussar.


La Cabale affirme quelque chose d'encore plus beau peut-être : les anges purent effectivement manger, connaître cette faveur, grâce à Abraham. Installés sous le Ets Haïm, l'Arbre de Vie, sous lequel Abraham se "tenait" toujours, les anges purent se hisser "jusqu'au niveau de la connaissance du nom de D.ieu", ce qui leur est habituellement refusé, privilège réservé à l'homme méritant qui étudie les profondeurs de la Sagesse divine. Ainsi, Abraham a élevé les anges jusqu'à la capacité humaine de se nourrir de la matière.


"Que ce que nous avons mangé nous rassasie


et que ce que nous avons bu soit comme une médication.


Que ce que nous avons laissé soit une bénédiction, comme il est écrit :


'Soyez bénis par l'Éternel qui a fait les cieux et la terre'" [Birkat ha mazon]


Que les aliments que nous choisissons nous nourrissent, corps et âme et nous transforment pour notre plus grand bénéfice ; qu'ils soient un enseignement de vie.


Ce texte est extrait du chapitre Vayera : manger, c'est apprendre de "Une Année avec la Cabale – Secrets de la Torah et de l'âme juive"


Illustration : Création IA de Tetiana Zotova, d’après Primavera, Sandro Botticelli

 
 
 

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