Le PEUPLE
- Ariela Chetboun

- il y a 3 jours
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Tout peuple traditionnel, sans exception, a une vision anthropocentrique de lui-même. C’est un invariant anthropologique : un peuple se pense toujours comme le centre de l’attention d’une entité spirituelle supérieure qui l’a désiré et créé. À tous égards, le peuple juif est un peuple traditionnel, en cela qu’il conjugue une communauté de lignages (familles élargies, tribus…) se reconnaissant autour d’un récit partagé – origine et futur communs – et parfois d’un texte écrit, parlant une même langue (même si celle-ci connaît des variantes) et se concentrant ou se référant à un territoire dont la localisation et l’étendue sont à peu près reconnues par les membres de ce groupe humain. Chacun de ces éléments – les familles constitutives de ce peuple, le récit qui les soude, la langue qui permet l’inter-compréhension et le territoire qui rassemble physiquement – fait l’objet lui-même d’un narratif auto-justificatif.

Les Juifs sont bien un peuple puisqu’ils conjuguent tous ces éléments, avec une richesse, une finesse, une intensité, une précision et une profondeur historique, me semble-t-il, rarement voire non égalées. L’individu peut s’éloigner de son peuple, s’oublier, se perdre, le trahir, mais il ne peut jamais échapper à sa condition d’être né de ce peuple. Et plus l’histoire collective est complexe, plus le rapport individuel à son peuple sera douloureux.
Autre invariant anthropologique : l’identité d’un peuple à son territoire naît toujours de la réunion de trois dimensions :
1- un mouvement initial : on n’est jamais de toute éternité à l’endroit où l’on doit être, on y arrive après un déplacement ;
2- le geste d’un être premier : ce qui confère sa valeur au lien entre celui qui donnera naissance à un peuple et cette terre ;
3- un pacte avec l’entité supérieure qui a confié cette terre à ce peuple.
Le mouvement originel du protagoniste du récit mythologique, le déplacement initial, la dynamique première – selon le récit au-tocréateur – peut ainsi être la traversée de plusieurs mondes divins et une dispersion pour la quête d’une terre promise. Dans d’autres récits, il peut s’agir d’une chasse ou d’une poursuite d’animaux ou d’esprits qui savent ce que les humains ignorent encore. Dans d’autres récits, on rapporte plus simplement une exploration guidée par des éléments naturels sentients (étoiles, animaux…) à la poursuite d’un animal mythique. Parfois le déplacement naît d’une fuite pour échapper à un grand danger ou encore d’une longue errance que la reconnaissance de signes correctement interprétés permet d’arrêter.
Le geste peut revêtir toutes sortes d’apparences : un sacrifice sanctificateur supposé rétablir un ordre bouleversé ; une parole reçue par révélation mystique. La terre est alors révélée, découverte. Ce peut aussi être un mariage entre un humain et un non humain : la terre est alors acquise par alliance. Sinon c’est par un combat ou une série d’épreuves. La terre, dans ce cas, est conquise, gagnée par la valeur du combattant. Quelquefois, il s’agit d’une lutte pour unifier des groupes humains en guerre les uns contre les autres. La terre est ensuite répartie entre les premières familles, entre les tribus.
Dans plusieurs récits, le pacte consiste à conserver un certain ordre terrestre garantissant le maintien de l’harmonie céleste, à être en quelque sorte les fidèles gardiens de l’esprit initial et de cette terre. Le peuple a ainsi une mission auto-créatrice, celle de maintenir son lien avec sa terre, par le respect de contraintes qui lui sont imposées. Dans le cas de méta-peuple – un empire – le pacte s’élargit à une mission de civilisation, d’évangélisation, associant un acte de conversion à la religion dominante. Ces récits légitiment alors le principe d’une domination territoriale et politique étayée par une parole divine rapportée, construite, relayée par une violence institutionnalisée.
Pour le peuple juif sur la terre qui a été promise à son premier patriarche (« père du peuple », Abraham, avot et imaot à sa suite), les commandements liés à la terre font office de gage, de « pacte », qui assurent une légitimité entière aux combattants victorieux (les princes des douze tribus) contre les sept peuples cananéens ayant démérité aux yeux du Créateur par leurs pratiques idolâtres particulièrement cruelles – selon nos récits. Le « geste », ici est – après des sacrifices, et l’Alliance entre les morceaux – un combat qui clôt une longue errance, le « mouvement originel ». Et cette terre est durement « acquise » : le nom Canaan כְּנַעַן est antiquement lié à la racine קנה (par homophonie) qui signifie « acquérir, prendre possession, acheter ».
Ainsi, il y a toujours des êtres premiers auxquels se référer. Il y a toujours une histoire, celle qui leur est arrivée. Le dénouement de cette histoire fournit les réponses aux ‘pourquoi’ et au ‘comment’ ce peuple est désormais indéfectiblement attaché à cette terre particulière, s’y sent légitime, entier puisque réuni à une partie de lui-même. Ainsi, chaque peuple se considère comme le seul authentique occupant possible de sa terre.
Bien souvent – et c’est le cas pour notre peuple et sa terre, Israël – à l’épicentre du territoire, se situe la possibilité d’une connexion entre le monde d’en-bas et le monde d’en-haut. Pour nous, Jérusalem, le Temple et plus particulièrement dans le Saint des Saints, le דביר Dvir – là où notre Créateur parle דבר à Sa créature, il y a écho, ressemblance, copie ou prolongement d’une vérité spirituelle dans sa projection matérielle. Ceci est la cosmogonie d’un peuple, c’est-à-dire la représentation qu’il se fait de sa place dans l’univers. Pour nous, c’est le riche corpus cabalistique qui expose le fonctionnement entre la Jérusalem céleste et la Jérusalem terrestre, mais aussi l’interaction continue entre le comportement du peuple – l’effectivité des mitsvot – et la source dispensatrice des bénédictions à ce peuple et à cette terre, et à travers lui, à l’humanité entière.
Dans toutes les configurations – et c’est encore un invariant anthropologique – l’homme est ignorant. Il doit être guidé, apprendre et doit faire ses preuves à travers un pacte qui le lie à la terre qui lui est concédée et à l’entité spirituelle qui la lui accorde. Ce lien, dans l’histoire juive, a été plusieurs fois éprouvé à travers maintes destructions, bannissements et retours, conférant ainsi à notre peuple un récit renforcé, une identité galvanisée et une légitimité en tant que peuple sur sa terre, plusieurs fois réactualisée.
La pensée juive est fondamentalement une pensée anthropologique en ce sens qu’elle a le souci d’identifier chaque peuple dans son essence et de le rattacher à un lieu unique : c’est la notion du « prince » ou de « l’ange » d’un peuple qui incarne, dans sa vérité propre, des valeurs et des vertus qui lui sont particulières. Les guerres humaines sont ainsi des combats d’anges invisibles, des luttes pour des valeurs, des affrontements pour des vérités irréductibles. La planète serait ainsi couverte de peuples premiers, aujourd’hui tous dispersés sur des terres qui ne sont pas les leurs, et les nations, des compromis sociopolitiques provisoires aux enjeux économiques et idéologiques hors sol.
De la même manière qu’un peuple est destiné à une terre bien spécifique, à chaque tribu correspond un territoire précis, ce que l’on pourrait appeler un « terroir », car c’est uniquement sur celui-ci que certains hommes et femmes pourront exprimer tout leur potentiel comme un cépage donnera son maximum sur la terre qui lui convient. C’est, me semble-t-il, la notion exacte du makom מ-קום « là où l’on existe », « ce à partir de quoi l’on peut se dresser », « ce qui nous fait exister ». En changer permet de modifier l’équation de l’être à son destin.
La Terre a été distribuée par l’oracle, le goral, partagée entre chaque tribu des Bnéi Israël. La paracha Ki Tavo enseigne : ce qui m’échoit me correspond nécessairement. Là où le sort m’assigne, là est mon makom. Mon âme est liée à cet endroit, je dois apprendre à l’aimer. À moi de m’adapter à cette réalité. Si je reçois une terre aride, je dois planter une vigne et devenir vigneron. Si ce sont des champs et des vergers luxuriants que je reçois en partage, je dois devenir maraîcher et faire de mon mieux ici.
Le judaïsme a-t-il définitivement perdu la cartographie primitive des soixante-dix nations originelles ou l’a-t-il juste dissimulé au regard des profanes que nous sommes, pour nous la restituer lorsque l’humanité sera mûre et l’histoire aboutie ? Le judaïsme contemporain semble en effet avoir égaré des clefs extrêmement importantes pour l’ethos du peuple juif, des itinéraires pourtant indispensables pour sortir sains d’esprit de notre labyrinthe identitaire, dont ces deux autres remèdes : la connaissance de l’appartenance de chaque Juif à sa tribu originelle, ainsi que la correspondance précise entre chacune des mitsvot et chacune des parties du corps et les maladies qui peuvent l’affecter.
Alors … Abraham devient qui il est en quittant une terre qui n’est pas la sienne. Sur ce qui deviendra un jour Erets Israël, il dévoile l’essence de son être qui est de diffuser la connaissance du Créateur unique. C’est sur cette terre que son épouse, Sarah, peut enfin mettre au monde un enfant. Isaac, et Yaacov à sa suite, développeront cette particularité de pouvoir opérer la jonction entre le lointain et le proche, l’extérieur et l’intérieur, l’inconscient et le conscient, ce que la Hassidout nomme « faire descendre » le makif dans le pnimi.
Sur cette terre, chacun de nos patriarches a vécu une profonde transformation. Abram est devenu Abraham et le premier d’entre nous ; Isaac qui a failli être sacrifié est « une offrande entièrement consumée » qui ne peut sortir d’Erets Canaan et Yaacov, dans un douloureux combat, est devenu Israël. Ils sont tous trois dans le tikoun, assignés à la remise en ordre du monde : c’est leur mission, le pacte.
Erets Canaan est dite « terre des six peuples », ce que la Cabale décrypte comme « la Terre des six », donc des sentiments, Zeir Anpin, les six sefirot de l’émotion. Les patriarches – Abraham, Isaac et Jacob – « s’habillent » dans les sentiments ; leur intellect est teinté des « couleurs » de l’âme humaine. Ils peuvent donc entrer en Erets Canaan. Tandis que Moïse lui, est un pur intellect, ‘Ho’hma, Bina et Da’at, dénué de sentiments. Moïse ne pouvait donc pas entrer dans cette « Terre des sentiments ».
Pourquoi ces transformations ont-elles pu avoir lieu, être aussi puissantes et continuer de produire un écho pendant des millénaires ? Précisément parce que cette terre a, dans son essence propre, la particularité unique de confronter ses habitants légitimes – les Juifs – à leur nature profonde, à leur essence première. À notre insu, elle éveille notre inconscient, notre « âme animale », nous permettant de faire jaillir nos émotions et de nous confronter à notre vérité intime, notre nechama.
Illustration : Katie Lewis
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